Retour dans ce numéro de la rubrique « BD érotiques », avec une discussion échevelée entre Nono le pervers et le candide Fred, qui nous parlent de Rose profond, une bande dessinée de Pirus et Dionnet publiée par L'Echo des Savanes/Albin Michel. Où l'on verra qu'après un départ « rentre dedans » tout à fait honorable, Fred va rapidement s'essouffler à moins que Nono n'ait habilement censuré le texte avant de l'envoyer à la mise en page, mais n'est-ce pas après tout son rôle de rédac'chef que de se faire mousser de la sorte ?
Fred : l'autre jour, j'ai essayé de t'imiter et de passer pour un gros pervers chez des potes. Pour ça j'ai cité la BD Rose profond dont tu m'avais parlé. Ben ils se sont tous foutus de moi ! C'est pas une BD érotique en fait, d'accord le scénariste a pas dû aimer les Disney quand il était petit, ou alors il a pas vu les mêmes que moi. En tout cas il est clairement du genre à se demander ce que les nains font avec Blanche Neige. N'empêche que ça reste une lecture pour petits et grands, et que je demande des explications : d'où tu considères que c'est une BD érotique ?
Nono :
Comment ça Rose profond pas érotique ? On parle bien
de la même BD, celle où le gentil héros Malcom (le cousin caché de
Mickey) un peu ivre le jour de son anniversaire viole sa chère et
tendre qui depuis des
années lui donnait seulement
un baiser sur le front tous les soirs ? Le voilà banni du Pays Rose
et, obligé d'affronter la dure vie du Pays Gris, il se réfugie dans
l'alcoolisme : ce n'est pas l'exemple type de lecture «pour petits et
grands»... Alors, bien évidemment, Rose profond est érotique, j'irai
même jusqu'à dire que certaines scènes relèvent plutôt de la
pornographie. En dehors de la scène avec sa chère et tendre,
d'ailleurs représentée en couverture d'album, il y a aussi les rêves
troublés de Malcom une fois celui-ci chassé du Pays Rose et toutes les
scènes avec Crotella au Pays Gris. De quoi parle cette BD au juste ?
D'amour tout simplement (mais comme le dit si bien Martin Veyron,
l'amour propre ne le reste jamais très longtemps...), de la passion
entre deux êtres qui ne saurait se limiter aux règles de bonne
conduite imposées par la société.
Fred : Tu considères Rose profond comme une BD pornographique ? Tu as eu des perturbations infantiles avec des souris ? Parle-moi de tout ça... En plus s'il suffisait de montrer une bite pour être classé X, même Brigade des moeurs (1) serait classé X (oups il est effectivement X). Même Bambi serait X (il se ballade à oualpé dans la forêt quand même...).
Nono :
Je suis assez d'accord pour revoir la classification de Bambi
plus pour la violence de certaines scènes d'ailleurs. La scène de la
forêt m'avait fortement marqué et depuis, tous les étés je pars dans
le sud avec mon paquet d'allumettes... En ce qui concerne Rose
profond, ben oui pour moi c'est pornographique, en BD ce n'est pas
comme au cinéma : c'est dur de faire la différence entre
pornographique ou érotique vu que forcement un dessin en ligne claire
c'est assez souvent explicite. Donc
soit on ne dessine rien, soit l'équivalent cinématographique de
l'image dessinée serait classé. Certains plans de Rose profond
conduiraient à un classement cinématographique X, sans rentrer dans la
polémique à la Baise moi (un film qui au passage ne mérite pas
vraiment le remue ménage qu'il a causé. Je ne suis pas un fervent
défenseur de la loi X, mais penser que c'est ce film qui a tout
chamboulé alors que les classements de Mad Max ou Massacre à la
tronçonneuse à l'époque n'avaient pas ébranlé le système est assez
déprimant !) de savoir si un film auteurisant et donc censé (et je
souligne ironiquement le mot censé) être intelligent doit ne pas être
considéré comme pornographique malgré les images explicites, polémique
qui me laisse perplexe. Pour moi est pornographique l'imagerie, la
forme. Après, le contenu, qu'il soit basique et commercial ou
auteurisant, ne joue pas.
« Pornographique »
et « de qualité » ne sont pas
antinomiques (je suis d'accord que l'on parle d'exceptions mais pas
forcément plus que pour les très bons films comiques qui surnagent au
dessus d'une multitude de films à chier ou que pour les très bons
films comiques français qui eux n'existent carrément plus, mais je
m'égare). Alors après l'appellation « BD érotique » sonne tout de
suite comme péjorative. Mais la faute à qui ? Certainement pas à notre
rubrique qui essaie justement de redorer le blason de la BD érotique
en montrant qu'on peut faire de très belles BD, et des choses
intelligentes dans le domaine...
Fred: Je vois que tu persistes dans ton approche érotique de Rose profond. Pour moi ça rime plus avec Rose Bonbon qu'avec Gorge Profonde. Le coté satirique est beaucoup plus présent ; à la limite l'érotisme est plus là pour faire acheter (ou avaler) la BD. Dans l'esprit ça ressemble aux films de la Nikkatsu(2), avec 2 ou 3 nichons parsemés dans le film et un message politique discrètement ajouté par le réalisateur. Est-ce que c'est moi qui fait le difficile sur l'érotisme ou toi qui fait le sourd aux dénonciations politiques ?
Nono :
Le coté satirique est en effet très présent et je
suis content que tu le soulignes, mais même si la satire est bien là,
pour moi l'élément fondateur de l'histoire est la relation (sexuelle
?) du héros Malcolm et de son amie, de son rapport (intime ?) avec le
monde qui l'entoure. L'érotisme est un genre tout comme le western, la
science fiction et autres ; et dans ce genre on peut utiliser la
satire, l'humour, le drame...
Ici, le moteur de l'histoire c'est le
sexe/l'amour, ce par quoi tout commence, ce à quoi tout aboutit. De
plus le coté Disneyen ici égratigné ne me semble pas non plus anodin,
une des choses les plus édulcorés par Disney étant justement tout ce
qui a rapport au sexe : Donald, Riri, Fifi et compagnie sont tous
cousins et neveux mais il n'y a pas de parents directs, pas de
personnages ayant « pêché ». Dans une société trop propre sur elle,
l'érotisme (qui quand il est trop antisocial devient de la
pornographie) est un acte de transgression (j'arrête là le credo
soixante huitard...). Et à propos de la Nikkatsu tu parles bien des
films appelés « romans pornos », c'est ça ? Je suis d'accord que
l'appartenance au genre érotique ou non est sujet à discussion et
qu'il ne serait pas inutile de définir ce qui fait une BD érotique,
mais il y a une part subjective et je pense qu'on a déjà précisé un
peu les choses. Tu sembles vouloir parler des dénonciations politiques, tu penses que
ce n'est pas juste de la satire facile de la part d'un Jean-pierre
Dionnet(3) qui s'amuse à taper sur tout ce qui bouge,
est-ce que ça te
parait plus que gratuit ?
Fred : Ouais bon, je commence à comprendre pourquoi tu considères ça
comme érotique : c'est parce que ça ressemble à un Mickey (c'est dans
le style des très vieux Disney), ça a la couleur d'un Mickey, le bruit
d'un Mickey (même le passage chanté ridicule, gimmick obligatoire des
Disney, y est), et donc ça a mis en valeur ce qui n'était pas Mickey,
a savoir tout ce qui était crapoteux. Mais moi ça me fait plutôt
l'effet d'une BD moralisatrice. A part la sodomie du début, ça sonne
beaucoup comme « mieux vaut être libre et famélique que gras et
enchaîné ». Dire que c'est « engagé » me parait plus correct.
Nono :
Penses-tu vraiment que le ton soit moralisateur ? Pour moi le ton
général, et l'idée d'user de l'apparence gentillette d'un Disney pour
faire du trash, tout ça me paraît assez opposé à une oeuvre
moralisatrice. Attention, je ne dis pas que les auteurs n'ont pas une
certaine conception de la morale, mais
essaient-ils de l'imposer à leurs lecteurs ?
Tu semblais vouloir parler des dénonciations
politiques. J'attends... Alors (chicken chicken chicken...) ? « Vive
la liberté » c`est un peu court ! J`aimerais bien que tu précises ta
pensée sur ces dénonciations, comment cette dénonciation se fait-elle
(usage de la fable, voix off accusatrice, graphisme digne d`affiche de
propagande... A ce propos, le style de dessin m'a d'ailleurs fait
penser à La Bête est morte(4), tu connais ?).
Est-ce plus qu'une
simple satire ? Les auteurs s'amusent à taper sur tout ce qui bouge
pour le fun (et c'est vrai que ça fait plaisir à lire), mais y a-t-il
un vrai fond ? Dionnet te paraît-il crédible en auteur engagé ?
Fred : Euh... ben...
Nono : Okay, passons... J'ai comme l'impression que notre « candide » sèche un peu cette fois-ci... Allez on va admettre que c'est une BD engagée, elle est portée par le souffle de la rébellion et de l'anarchie. Cela peut paraître un peu désuet maintenant mais cette BD nous renvoie à une autre époque. Par contre, que penses-tu de l'hommage aux bons vieux Dirty comics(5) des années 30 où l'on pouvait voir Mickey et ses amis se vautrer dans le stupre et la luxure ? Rose profond possède un petit air de famille avec ces fameux feuillets cochons, tu ne trouves-pas ? Bien sûr malgré son côté irrévérencieux et très « rentre dedans » on est ici devant une BD plus fine et délicate que ses lointaines aînées. Alors qu'en dis-tu ?
Fred :
Rah, que dire de Rose
profond ?
Effectivement, d'après l'exemple que tu m'as envoyé, les
Dirty comics assument mieux le « Dirty » que le « comics » : c'est
clairement de la BD alternative.
Au moins Rose profond est bien
dessiné. Ils ont fait quoi d'autre le scénariste et le dessinateur ?
Rose profond est une erreur de jeunesse qu'ils essayent de cacher ou
bien ils ont récidivé ?
Nono :
Eh oui les Dirty comics c'est sale et
méchant mais il faut dire ce qui est : qu'est-ce que ça fait du bien !
On aurait tort de négliger l'importance de ce genre d'oeuvres «
défoulatoires » qui permettent de pousser un cri de rage contre la
société bien pensante qui nous étouffe. Il est parfois nécessaire de
frapper fort, quitte à ne pas épargner le plus salace, le plus
choquant. En ce qui concerne les auteurs, ne me dis pas que tu ne connais pas
Jean-Pierre Dionnet, présentateur émérite de cinéma de quartier sur
Canal+, une des personnes à l'origine des sorties de nombreux films
(asiatiques entre autres) en France ces dernières années.
Pour la
peine tu visionneras toute la série des Prisonnière
Sasori(6).
Finalement Rose profond lui ressemble assez : de la part
d'un autre scénariste on pourrait se demander d'où sort un tel OVNI
mais venant de lui, c'est assez normal comme BD, fine tout en étant
particulièrement lourde, décalée, en dehors des modes. On retrouve son
éclectisme et sa culture déviante dans cet album. Je ne pense pas
qu'il rougisse de cet album qui doit plutôt lui rappeler le bon vieux
temps... Quant à Pirus tu connais forcément le duo de Bd Mezzo et
Pirus ? Ils ont fait plusieurs one-shots chez Delcourt (dont un
Mickey-mickey décidément ça tourne à l'obsession...) et aussi Les
désarmés chez Zenda.
Ta question n'est peut-être pas infondée, Pirus
veut peut-être oublier son lourd passé de dessinateur sur Rose profond
car dans leur duo d'auteurs il est scénariste... Par contre Dionnet et
Pirus même s'ils sont restés des originaux, n'ont pas à juste à titre
récidivé, Rose profond comme les grands classiques se suffit a lui même !
(2)
Brigade des mœurs :
dernier film de Max Pécas (1984), et l'occasion
pour lui d'abandonner ses comédies olé-olé, pour un film sombre et un
peu réac (à la cinémathèque, ils disent poliment « sécuritaire »), sur
le banditisme. Le fils Pécas, un vrai policier, co-écrit ce film qui
accumule les scènes volontairement dérangeantes avec un (mauvais) goût
assumé. Fred me rappelle
que le prégénérique donne d'emblée le ton (bois de Boulogne puis
morgue).
(2) Nikkatsu : comment ? Vous ne connaissez pas encore cette géniale société de production japonaise qui a inventé le « roman porno » (roman pour romantique, à ne pas confondre avec ronan) dont le chef d'oeuvre Wife to be sacrificed ? Outre les roman pornos, la Nikkatsu est aussi culte pour avoir laissé (sans le savoir il est vrai, ils l'ont d'ailleurs regretté par la suite...) Seijun Suzuki réaliser Branded to Kill le film pop par excellence qui a traumatisé plus d'un réalisateur. Ce grand studio en perte de vitesse dans les années 70 lança ces fameux roman pornos, des films érotiques (ou Pinku eiga, littéralement « film rose ») n'ayant de porno que le nom. L'occasion pour un jeune assistant réalisateur, Masaru Konuma de faire ses débuts comme réalisateur sur un film de ce genre devant la défection des réalisateurs de la compagnie qui tenaient à leur réputation (Konuma croit encore qu'il a fait des films honteux et était surpris de voir lors d'un hommage à l'Etrange festival qu'il n'y avait pas que des pervers qui s'étaient déplacés pour ses films)... Comme le dit Fred, ces films, sous couvert de scènes osées, se permettaient des expérimentations visuelles et traitaient souvent de problèmes de société.
(3)
Jean-pierre Dionnet :
autrement dit Dieu, pour quiconque a vu un Cinéma de quartier sur
Canal+. C'est lui le présentateur qui parle plus vite que son ombre,
le seul qui pense et ose dire que le meilleur Sergio du cinéma italien
est Corbucci (Le grand silence, Django).
Tout simplement le meilleur
présentateur de films au monde (et son légendaire « vous allez
voir... ») capable de
vanter sincèrement la critique sociale sous-jacente d'un film de
prison de femmes, l'exemple vivant du geek qui a la classe... En BD,
Dionnet a fait partie de l'aventure Métal hurlant (dans la reprise
récente de la revue, il écrit d'ailleurs toujours sa rubrique « le
mange livres » que tout collectionneur déviant se doit de vénérer). Il
a scénarisé Exterminateur 17 pour Bilal (quand même !). En BD érotique
il est le scénariste de Art cool, aussi publiée chez Albin Michel, qui
vaut aussi le détour avec sa relecture (intelligente)
sous forme de polar des travaux d'Hercule, les fans de Torpedo
apprécieront.
(4) La bête est morte : sur un scénario de Victor Dancette et de magnifiques dessins de Calvo, cet album sorti en 1944 est une satire animalière de l'occupation nazie. Une oeuvre de référence (malgré un côté propagandiste inévitable étant donné l'époque) que tout le monde se doit de posséder dans sa Bdthèque.
(5)
Dirty comics : aussi appelés Tijuana bibles ou Dirty Comics, les Eight
Pagers, ces feuillets plutôt mal dessinés de 8 pages, se vendaient
sous le manteau dans les années 20-30. Ces courtes satires mettaient
en scène des personnages célèbres de comics ou des stars de l'époque
dans des situations assez scabreuses, et étaient un véritable
défouloir en cette période très dure aux USA. L'alibi culturel de ces
comics « cochons » est que c'était à l'époque un (le seul ?) moyen
d'exprimer sa révolte contre l'establishment et de traiter de
problèmes de société.
(6)Prisonnière Sasori : série de films adaptés d'un manga de Torû Shinohara, ayant pour héroïne la femme scorpion jouée par la divine Meiko Kaiji (aussi héroïne de la série des Stray cat rock, et Lady Snowblood, une des nombreuses références de Kill Bill). L'épisode le plus connu est le deuxième, sobrement intitulé en anglais Female convict Scorpion Jailhouse 41 et sorti en France sous le titre On l'appelait Scorpion dans la collection de DVD dirigée par Jean-Pierre Dionnet. Ce film est un des meilleurs représentants du genre des films de prison de femmes au même titre que The big Birdcage. Dionnet a d'ailleurs sorti en même temps un autre film japonais culte, représentant d'un sous-genre du précédent : les films de nonnes (on parle même dans les milieux avisés de Nunsploitation). Ce film, Le couvent de la bête sacrée, a bénéficié pour la première fois au monde (à ma connaissance) d'une édition en DVD, tout ça grâce à JP Dionnet (tous les cinéphiles déviants lui en seront reconnaissants éternellement).